LE MANIFESTE
“What’s past is prologue”
The Tempest, WILLIAM SHAKESPEARE
Je suis l’enfant d’un monde qui va de crise en crise.
À 18 ans, seulement quelques jours après ma rentrée en classe préparatoire au lycée Saint Louis de Gonzague, je pénètre dans le foyer et découvre les élèves prostrés dans un silence de mort, sous le choc d’un monde qui ne sera plus jamais comme avant après ce 11 septembre 2001. La peur avait voyagé outre-atlantique, et je votais pour la première fois à la présidentielle contre le pire de la politique, contre celui qui passé au second tour, avait fait de la Shoah « un détail de l’Histoire ». Je partais alors outre Manche, préférant aux écoles de commerce des études de politique européenne au King’s College London et à la London School of Economics, et je fus alors pris dans le tourbillon du monde étudiant qui scandait son refus de la guerre en Irak fondée sur un mensonge éhonté. La France avait certes dit non, mais elle était bien seule en Europe. Ce rêve de multilatéralisme porté par une Europe des Lumières, symbole de paix qui tirait sa force de sa diversité, s’était finalement fracassé sur un autre « non », le « non » à la constitution européenne. Quelques mois plus tard, mon pays s’embrasait et avec lui les promesses de la République à la suite de la mort de deux adolescents innocents Zyed et Bouna. J’interrogeais ainsi dans mon mémoire de Bachelor nos capacités d’intégration face au modèle communautaire britannique où chacun semblait avoir sa place, illusion à jamais perdue lorsque quatre jeunes musulmans, nés et élevés au Royaume-Uni, commirent les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.
La menace de l’horreur pouvait donc venir de partout, et j’entamais par la suite à Sciences Po Paris un master en sécurité internationale. Je partis en Inde, où la peur terroriste héritée d’une guerre fratricide avec le Pakistan, était omniprésente, en rejoignant le bureau de Babel Presse qui se montait à Delhi. Je découvris alors un autre monde : celui des castes, des dots, des violences domestiques; celui de ces femmes du Gulabi Gang, vêtues de leur élégant sari rose, qui n’avaient rien, et justement plus peur de se dresser contre les injustices; celui des illettrés, qui dans la misère, consentaient à participer à des essais cliniques en signant une décharge d’une simple emprunte de pouce ; celui des pogroms anti-musulmans perpétrés par des nationalistes hindous dont le responsable direct est devenu le tout puissant Premier ministre Modi.
De retour à Paris et à peine rentrée sur le marché du travail, une bulle spéculative faisait vaciller les symboles de la réussite capitaliste. Avec la crise, nombre de sujets internationaux se montaient assis derrière un bureau, et je participais timidement alors à la naissance de France 24, ambition d’une voix de la France dans le monde avec si peu de moyens. Je renouais enfin avec ma passion du terrain en intégrant la rédaction de « C dans l’air ». Je donnais voix à la douleur de ceux qui en France avaient tout perdu à cause de la crise, aux réfugiés qui risquaient tout que ce soit pour fuir un monde en guerre, les espoirs déçus des Révolutions, la montée du salafisme, la misère sociale, économique des africains, celle des algériens tourmentés par un passé qui ne passe pas au coeur des frontières encore minées, affres d’une guerre coloniale dont on préfère détourner le regard ; je découvrais ébahie à Kiev, Donetsk et Sebastopol les fantômes d’un empire soviétique qui offraient l’illusion d’un passé fantasmé, et je caressais le fragile espoir de paix par la diplomatie en Iran, et en Israel, celui d’une résolution du conflit nucléaire dont on sait aujourd’hui ce qu’il est advenu.
Cette misère, ces pertes de repères sociaux, religieux, historiques, en France, et dans le monde avaient insidieusement nourri le terrorisme, une armée du désespoir international manipulée par les abjects tenants du « eux » contre « nous », d’une polarisation de l’humanité dont la survie dépendrait de l’annihilation de l’Autre. En Syrie, ils avaient capturé la Révolution, décapité les têtes des Occidentaux, inondé le monde de leurs immondes mises en scènes qui ressemblaient étrangement à nos films, à nos jeux vidéos, à nos chaines d’information. Je commençais alors à archiver tout ce qui circulait sur internet, leurs vidéos, leurs revues. Et avec les attentats contre Charlie Hebdo, je me rendais compte que c’étaient nos images qui devenaient le coeur de leur propagande. Nous, médias occidentaux, animés par la soif d’information et guidés par la liberté d’expression, devenions ainsi la courroie de transmission de leur communication terrifiante.
Je quitta alors « C dans l’air » avec une obsession : celle de comprendre, de prendre le temps de l’analyse après l’immédiateté de l’information. Avec Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire à la défense, autrefois mon professeur à Sciences Po, et le médiologue François-Bernard Huyghe, nous avons mis nos expertises et expériences en commun pour publier un rapport sur la propagande francophone de Daesh accessible à tous, et publié sur le site de la Fondation pour la Maison des Sciences de l’Homme. J’ai voulu aller plus loin car le proto-califat de Daesh n’avait alors pas encore disparu et continuait à inonder le monde de sa propagande délétère. Dans « La Mythologie Daech », essai publié aux éditions de l’Observatoire, au delà de l’analyse froide et clinique de leur système propagandiste, je m’interrogeais alors sur nos failles qui font leur force tentant de comprendre comment des milliers d’Européens qui ont grandi dans un continent en paix ont préféré rejoindre un monde guerre. Parallèlement, je réalisais « Éxilés », mon premier film documentaire, pour me confronter aux européens à la mémoire courte qui sombraient dans le populisme et le rejet de l’Autre face à l’afflux des réfugiés qui eux espéraient rejoindre une Europe humaniste, universelle, berceau de leurs espoirs d’un monde meilleur.
Cette double approche, celle du terrain en interrogeant l’humanité, et celle de la recherche en questionnant l’histoire et la mémoire comme clefs essentielles pour comprendre notre présent, devenait ainsi le coeur de mon travail documentaire, et de ce qui constitue Les Temps Qui Courent.
À la fois chaine YouTube, média sur les réseaux sociaux, newsletter et boite de production documentaire, Les Temps Qui Courent est un appel à tous ceux qui fuient la polarisation et les dérives communautaires de notre Temps qui ne font que renforcer nos divisions. Les Temps Qui Courent est un appel à tous ceux qui croient encore en un idéal universel. Je suis souvent affligée par les injonctions d’un monde manichéen où il y a les bons et les mauvais, un monde où l’on cloue au pilori, un monde qui me met mal à l’aise. Il faudrait absolument choisir un camp, sans savoir, sans contexte. Je m’insurge contre cette idée, et je crois que je suis loin d’être la seule, que la majorité est restée silencieuse, craignant les coups de gueule de ceux qui ne savent que gueuler. À l’heure de l’éditorialisation à outrance de médias instrumentalisés à des fins politiques, YouTube offre un espace de liberté éditoriale et créative totale, accessible à toutes les générations, partout et gratuitement, en nous alliant avec ceux qui partagent nos valeurs humanistes et universelles.
Ici pas de commentateurs, de spécialistes, ni d’éditorialistes en tout genre, mais la parole véridique des témoins et acteurs de l’Histoire qui nous dévoilent les ressorts intimes de leurs engagements. Ces récits, en suscitant l’émotion de ceux qui les écoutent, sont de puissants vecteurs de transmission, nous permettant je l’espère de nous ouvrir à l’Autre et de construire un récit et une mémoire communes. J’ai fondé Les Temps Qui Courent pour que chacun puisse se forger son opinion avec son libre-arbitre et développer son esprit-critique, au sein d’ un espace de dialogue en forme de thérapie collective célébrant le vivre-ensemble et l’unité dans la diversité.
Margaux Chouraqui, autrice, réalisatrice et productrice.